Les jeunes de mon âge roulaient à mobylette, fumaient, buvaient des bières,
allaient au cinéma. Moi j'enfourchais mon vieux bicloune, respirais l'air
gratuit du ciel, m'abreuvais d'eau plate du robinet, regardais la télévision
chez mes voisins.
Eux casquaient pour le moindre de leurs amusements, alors que je me
laissais tout offrir, soit par la nature, soit par la collectivité. Plutôt que
de me servir de choses neuves à grands frais, j'utilisais, sans payer quoi que
ce fut, tout ce qui ne fonctionnait pas. Les instruments rouillés avaient à mes
yeux cet avantage de ne coûter que le salaire dérisoire de l'effort pour les
rendre fonctionnels.
Ainsi, une lame émoussée me convenait parfaitement. Je n'avais qu'à appuyer
un peu plus fort pour couper mon pain rassis, voilà tout. Inutile d'acquérir un
couteux couteau pour parvenir à un semblable résultat.
Peu d'objets brillaient autour de moi. Dans ma piaule d'adolescent, on ne
trouvait que des bibelots récupérés. Quasiment aucun système ne marchait : ni
horloge, ni radio, ni tourne-disque. Seulement un thermomètre, un tambour et une
ampoule électrique.
Je ne sortais pas, préférant économiser temps et argent à rester chez moi.
Je consacrais mes heures perdues à calculer ce que j'épargnais en me soustrayant
de la sorte aux activités sociales. C'était tout bénéfice pour moi !
Je poussais à l'extrême mes réflexions à propos de ma vie d'épargnant.
J'analysais tous les aspects de la question sous leurs multiples angles. Je
considérais comme une chance immense le fait de mener une existence de perdant.
Vivre au rabais sur le plan matériel me procurait une haute estime de moi-même.
Je ne voyais que des gains là où d'autres s'imaginaient n'y avoir que du
néant.
Dans mes calculs, je n'intégrais nullement le critère si problématique de
plaisir qui précisément motive la dépense. Au lieu de manger au restaurant, je
plaignais les payeurs qui s'y nourrissaient si chèrement : cela me dégoûtait
définitivement de cette nourriture vendue à prix d'or.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire