Le jour fatidique était venu : je me décidai à inviter Violette au restaurant.
Une sorte d'officialisation festive de notre relation amoureuse. Seulement,
j'avais posé des conditions strictes, qu'elle accepta devant mon
insistance. Violette m'avait vu paniquer à l'idée de ce repas à mes frais, aussi
s'était-elle montrée conciliante. Je pense qu'elle ne souhaitait pas trop me contrarier sur ce point sensible.
Bref, je l'avais suppliée de ne prendre qu'un seul plat, le principal, qui
est également le plus consistant. Celui qui allait la nourrir, satisfaire son
appétit, lui caler le ventre une bonne fois pour toutes !
Par conséquent, elle ne devait succomber ni aux boissons ni au dessert.
Elle aurait de quoi boire à satiété dans la carafe mise gracieusement à
disposition des clients. Pourquoi avaler des breuvages onéreux quand on peut se désaltérer gratuitement avec de l'eau ? En ce qui concernait les aliments en
eux-mêmes (ceux que je devrais dûment payer, et au prix fort encore), nul besoin,
lui avais-je expliqué, d'ajouter des mets supplémentaires à ce qu'elle allait
manger.
Un pot-au-feu est assez copieux en soi pour contenter un mangeur. Les
autres couverts qui gravitent autour de cette assiette essentielle sont, dans ce
contexte gastronomique, parfaitement superflus.
Et puis j'avais aussi prétexté le maintien de sa ligne.
On nous servit donc une fricassée chacun. Avec, heureuse surprise, une corbeille
de pain bien remplie. Nous passâmes un agréable moment en face à face. La
marmitée, délicieuse, monopolisa amplement notre sujet de conversation.
J'essayais de paraître serein, cependant mes pensées s'agitaient. Les
serveurs passaient et repassaient près de nous avec les bras chargés de gâteaux
somptueux, de crèmes parfumées et de cocktails multicolores. Violette
allait-elle rompre sa promesse, se laisser tenter et finalement commander à la
volée un de ces délices, allongeant la note que j'aurais à régler ?
Je faisais le maximum pour détourner son attention de ces fruits du
paradis.
Et, afin de de lui couper la faim, je lui parlais de choses répugnantes, entre deux bouchées. Je lui racontais avec forces détails mes
histoires de bêtes crevées trouvées au milieu de victuailles totalement comestibles, de vomissures recouvrant parfois des pizzas quasi intactes,
d'excréments de chiens mêlés à des sandwichs, enfin toutes ces horreurs qu'il
m'arrivait de découvrir au fond des poubelles. J'exagérais autant que possible
mes aventures de rat d'égout. L'effet de mes fables fut convaincant, je
crois : en m'écoutant elle réduisait le nombre et la cadence de ses coups de
fourchette. Mon affaire se déroulait dans le sens congru.
Par ailleurs, je l'incitais à plonger régulièrement la main sur le petit panier
d'osier plein de morceaux d'excellente baguette fraîche... Cet accompagnement placé
d'office sur la table ne me coûtait rien, je lui faisais comprendre qu'elle
pouvait en profiter sans compter.
Je craignais toutefois que mes efforts ne suffissent pas : le ballet des
garçons de salle devenait étourdissant. Impossible de ne pas voir les trésors
sucrés qu'ils acheminaient vers les gourmands.
Je surveillais les regards de mon invitée, j'avais peur qu'ils ne se
posassent sur une pièce montée ou une coupe de glace lui effleurant les
narines. Je mesurais l'ampleur du danger. Tout cela risquait de lui provoquer des envies
de pâtisseries. Il fallait se dépêcher, mettre un terme à ce péril et partir.
Je m'acquittai de l'addition en ne rechignant nullement. Je voulais jouer au grand seigneur auprès du restaurateur. Il demeura indifférent.
En sortant de l'établissement, je me sentis revivre.
Meurtris par le montant de la facture de ce menu mais soulagé malgré tout d'avoir réussi cette épreuve du feu, je respirai profondément : je venais de franchir le cap le plus difficile de ma nouvelle vie de couple.
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