Ce sort que je lui imposais, j'en avais conscience, pouvait ressembler à
une misère, une vie minable, malheureuse et indigne. Du moins selon les critères
de la société.
Sauf que c'était le même monde consumériste qui engraissait les poubelles,
créait des besoins futiles et proposait aux hommes des fleurs au prix de l'or.
Les siècles avant moi avaient institutionnalisé des comportements aberrants,
fait un commerce des nobles sentiments, vendu des oiseaux, des rêves et des
nuages à des acheteurs fous, tandis que je prônais la jouissance dans la
gratuité des dons de la nature.
Et l'on osait me qualifier d'esprit sordide, mesquin, tordu !
Je voulais éduquer Violette, peut-être de manière inconsidérée, aux valeurs
que je défendais, tout en respectant sa liberté de céder aux tentations
ambiantes. Après tout, si elle en avait et les moyens et les appétits, je lui
laissais le droit de se ruiner, puisque c'était uniquement à ses frais.
Bref, le pain quotidien que je lui servais s'appelait "radinisme rassis" et
le breuvage qui devait étancher sa soif de nouveautés portait le nom de "flotte
d'avare".
Des richesses rudimentaires et cependant irremplaçables. Certes, en termes
de séductions extérieures cela équivalait aux ternes attraits d'un pauvre tas de
cailloux. Pour autant, avec ces modestes choses qu'en général bien peu de
mortels estiment, on peut vivre cent ans.
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