Mon radinisme ne m'empêchait nullement d'aller m'amuser aux fêtes
foraines.
J'y allais le cœur léger, les mains vides, la tête pleine de rêves
d'épargne.
Contrairement aux dépensiers, je savais me distraire en ces lieux sans y
laisser de plumes. D'abord à travers le spectacle réjouissant de ceux qui y
perdaient leur argent. Le simple fait de relever leurs actes de folie suffisait
à mon bonheur de rapace.
Je les observais, incrédule, consterné et railleur, lorsqu'ils étaient en
train de lâcher leur monnaie pour des imbécillités. Cela me rendait tellement
heureux de n'être point comme eux ! Je me repaissais du théâtre effarant de ces
paniers percés.
Et j'avais mal pour eux tout à la fois.
Ensuite, je profitais de toutes les occasions de me régaler des confiseries
non terminées, jetées dans les poubelles. Ces friandises gratuites abondaient.
J'en faisais des orgies. Mon plaisir était double en me délectant de ces bonbons
que je ne payais pas. Deux jouissances en un seul coup, quelle jubilation pour
un avare de mon envergure !
Le comble de la satisfaction : jouir de la vie économique sans devoir me
saigner aux quatre veines. Le luxe suprême : pouvoir ingurgiter des choses
inutiles offertes par les circonstances. Je me gavais de ces rebuts d'agapes et
sucreries à moitié croquées, aliments non nécessaires que j'estimais fort chers. Et
surtout n'abandonnais pas une miette de ces douceurs derrière moi. Il ne restait
rien ni pour les rats, ni pour les oiseaux, ni pour les cafards. J'emportais ce
que je ne pouvais avaler sur place.
Je trouvais fort distrayant également d'assister au cirque désolant de la
sottise humaine. Je riais de voir les autres gagner à grands frais des trésors
dénués de valeur. En même temps, je souffrais en constatant ce gâchis de
finances. Heureusement, les miennes demeuraient en sécurité, loin de ces centres
de dilapidation.
Ma conception de la festivité se résumait à une unique idée : l'économie. Ma joie authentique consistait non pas à claquer mon bien
dans des parties d'autos-tamponneuses ou des jeux de tirs, mais à
l'épargner.
Et à n'y plus toucher.
Je passais ainsi des journées entières à regarder mes semblables débourser
sans compter.
Tout en grappillant leurs restes.