Bosse pour bosse, laideur pour laideur, bêtise pour bêtise, autant
présenter ses misères sur un plateau d'argent !
Pierre souriait aux jeunes filles avec lesquelles il espérait passer pour
un homme. A défaut de les faire rire ou rêver, il les ferait peut-être pleurer.
Ce moyen particulièrement pitoyable qu'il avait trouvé pour parvenir à ses fins
ne serait-il pas le plus efficace d'entre tous, après tout ?
Il s'exerça à séduire des inconnues en mettant en avant ses indigences. Il
récoltait des sourires gênés et des masques d'indifférence. Ou des grimaces de
répulsion que certaines de ces demoiselles ne pouvaient réprimer. Rarement de
moqueries, étonnamment. Il lui arrivait cependant de susciter la curiosité de la
part de ces tendrons abordés si cavalièrement. Quelques-unes de ces juvéniles
créatures, interloquées, semblaient sinon intéressées, du moins vouloir en
savoir davantage sur cette espèce de chiot bossu qui n'hésitait pas à déployer
son grand jeu... L'une d'elles accepta les avances de ce Don Juan courbé.
Ce fut la seule dans le lot à succomber à son charme affreux, et aussi la
plus plaisante à regarder.
L'adolescente en fleur observait Pierre en se demandant par quelle
inconscience suicidaire une si misérable chose put oser chasser des proies hors
de sa portée... L'anormal animal débordait d'outrance. Devant sa conquête il
prenait de l'assurance. Il ressemblait à un papillon terne se jetant
volontairement dans un feu afin d'y étinceler une seconde, le temps qu'il faut
pour éblouir et mourir. Subitement, aux yeux de la belle Pierre brillait. A sa
manière, fort tristement, mais il brillait ! Il avait mis son insignifiance en
scène, fait de son malheur un théâtre.
Sa disgrâce devenait un numéro de cirque.
Il amusait un public restreint mais captivé. Peu à peu le pitre pathétique
se transformait en clown touchant. Défenseur d'une cause perdue, on percevait un
mélange de détresse et de noblesse dans sa folie. Cet âne épais avait l'âme d'un
aigle.
La quête de cette incarnation de la hideur, c'était la beauté.
Le rat cherchait le ciel. Le cafard désirait l'azur. Le crapaud se montrait
assoiffé de lumière.
Et il se tordait dans tous les sens, bombait ironiquement le dos, usait des
pires procédés de ce genre pour tenter d'émouvoir le visage en face de lui. Sa
descente dans le ridicule n'empêcha pas la montée de l'émotion.
La donzelle finit par verser ses larmes.
Deux coeurs se mirent à battre.
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