Ses parents dépités tentèrent d'expliquer la gravité des faits à leur
progéniture. Sa mère prit la parole la première :
— Pierre, tu n'as que treize ans, depuis toujours tu fus protégé des orages
extérieurs et aujourd'hui tu t'exposes à tous les feux à travers une relation
amoureuse dont tu ne maîtrises rien. Notre devoir consiste à t'éclairer et à te
préserver.
— Maman, Rose est si belle... Avec elle je me sens si léger, si fort en
même temps ! Et presque beau.
— Nous te connaissons que trop, pauvre enfant aux allures de brindille
brisée... Tu as le pire à apprendre de ce monde, sais-tu ? Innocent fétu humain
livré aux vents du siècle... Tu es un adolescent infirme, ne l'oublie pas. Tu es
en train de brûler les étapes de ton chemin de misère. J'allais dire de ton
calvaire... Nous te souhaitons toute la lumière possible, même si la
chose sera difficile. Et tu commences mal ici... Nous voyons bien que tu t'engouffres dans une impasse
avec cette fille, aussi adorable soit-elle. Ça jase en ville. La rumeur
t'emportera vite si tu continues ainsi, mon garçon, crois-moi !
— Justement, je me trouve à la porte du bonheur dans les bras de Rose.
N'est-ce pas bon signe ?
— Sauf que tes résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de ta bosse,
comprends-tu ? On s'attend à voir des flammes jaillir de ta personne. On espère
qu'un sommet d'esprit vienne compenser ce gouffre que constitue ta piteuse
carcasse. Or ce n'est nullement le cas, et même franchement le contraire. Nous
t'aimons et en aucun cas nous ne te laisserons partir à la dérive. C'est pour
ton bien que nous te parlons si durement, sache-le.
Le père reprit :
— Pierre, tu dois songer à ton avenir. Tu es un cancre, inutile de se
cacher la réalité.
Voulant faire de l'humour afin de détendre l'atmosphère, trop grave à son
goût, il ajouta en jetant une oeillade amusée vers sa femme :
— Un cancre, là. Là maintenant... Tu saisis ? Un cancrelat !
L'intéressé ne comprit pas la plaisanterie. D'un air bête, il laissa son paternel
poursuivre :
— Tu n'es pas très futé mon fils. Non content d'être né gargouille, tu te
comportes comme une andouille. Cette beauté qui t'enivre va finir par te faire
perdre le peu de tête qui te reste. Concentre-toi sur tes études car pour
l'heure tu n'y brilles guère. Tu pourras à ta guise courir après des sirènes si
cela te chante, mais d'abord fais tes preuves au collège !
— Papa, on est follement épris l'un de l'autre Rose et moi. N'est-ce pas
l'essentiel et le meilleur à la fois de ce que l'on peut demander de la vie ? Ne
naît-on pas surtout pour aimer ?
L'amour semblait lui avoir apporté une subite pointe d'intelligence.
Partielle mais indubitable. Du moins son âme, peut-être trop pure pour les
corruptions de la Terre, se situait-elle à un niveau plus haut qu'on ne
l'imaginait. Sa réponse étonnèrent ses géniteurs, plus accoutumés aux platitudes
de ses pensées et à la cime de son dos qu'aux éclats de ses mots.
Cela les laissèrent profondément pensifs. Spirituellement évolués, ils
avaient accepté l'épreuve de cette naissance marquée au fer céleste par le
handicap, y devinant un sens, une occasion pour tous de grandir. Cette affaire
les taraudait : et si leur crétin de bossu avait finalement raison ?
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