Leur fils de treize ans censé aborder la vie amoureuse avec retard et
grande difficulté du fait de son infirmité, se montrait en ce domaine non
seulement précoce mais encore audacieux ! Le problème auquel ils se trouvaient
confronté se révélait exactement le contraire de celui tant redouté : leur
enfant bossu, dépourvu d'avantage physique et dénué d'intelligence se comportait
en Don Juan. Un bourreau des coeurs au dos de tortue.
N'ayant rien pour lui, il venait d'obtenir tout d'un seul coup.
Ils avaient depuis longtemps projeté d'apporter leur soutien actif pour que
Pierre puisse accéder un jour au bonheur conjugal mais s'aperçurent qu'ils
allaient finalement devoir mettre un frein à ses ardeurs. Ils avaient prévu
l'épreuve, l'échec, la douleur.
Ils faisaient face au scandale.
Le bruit de leurs baisers publics faisait trembler jusqu'aux os des
gargouilles de l'église de la commune. Quand ils voulurent connaître la fille et
virent cette fée, ils demeurèrent incrédules. Ils s'attendaient à une banale
blonde, devant eux irradiait un diamant de chair. Comment leur petit crapaud
avait-il pu séduire cette princesse ? On eût dit un ange des nues livré à un
monstre des abysses...
Il fallait briser ce ciel avant qu'il ne s'effondre sur les têtes.
Cette incarnation de la beauté allait le détruire, d'après eux. Il sera de
manière certaine pulvérisé par cette montagne de lumière et mourra fatalement
d'amour pour cette étoile, lui la pauvre larve. Une telle union ne pouvait
aboutir qu'à un cataclysme. A-t-on déjà vu un cafard prendre librement la main à
une fleur, un gnome étreindre sans dommage une déesse, le caniveau embrasser
impunément le Soleil ? Uniquement dans les fables. Dans la réalité, ces farces
grotesques se terminent-elles en poème ?
Pas même dans les livres !
Il semblait bien plus légitime, aux yeux de tous et selon les règles de la
bienséance, que le polichinelle s'unisse à une coccinelle à sa mesure. Et pour
être parfaitement honnête, que cette dernière ressemblât davantage à la blatte
qu'à la bête à bon Dieu. Question d'harmonie.
Rose était trop blanche, trop claire, trop légère pour ce sombre caillou au
nom prédestiné : Pierre l'infirme ne méritait pas ce cygne. De même, cette
créature valait mieux que ce jeune singe.
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