Désormais il allait devoir envisager sa vie avec un poids plus lourd que
prévu entre ses épaules et voir les choses non pas de manière idéalisée mais
concrète. Et surtout, affronter une réalité brutale. En ce qui concerne l'amour,
il sut qu'il lui faudrait décupler ses moyens déjà fort limités.
La plus difficile de ses épreuves futures : dépasser le sommet de sa bosse. Effacer cette montagne terriblement visible pour montrer de lui des
hauteurs différentes.
La plupart des gens entrent dans l'arène amoureuse armés de séductions
naturelles. Lui venait d’être jeté tout cru dans la fosse aux lionnes sans autre
artifice que sa hideur dorsale.
Avec rien dans la tête et tout dans sa "boursoufflure", l'aventure
s'annonçait insurmontable. Ou suicidaire, ce qui revient au même. Quelle jeune
fille sensée ayant un minimum d'exigence accepterait de s'unir à un garçon si
tordu et si peu doué, à une bête visiblement dénuée d'esprit, à un quasimodo ne
proposant que le vide de ses pensées pour compenser sa laideur ?
En un mot, ce petit lourdaud manquait d'ailes.
Depuis l'arrogance de ses treize ans d'infirmité, de misère et d'ignorance,
Pierre décida alors de devenir un astre. Afin de monter, de briller, de gagner
au lieu d'échouer. Et cela, à travers les seules ressources à sa portée : les
rares miettes du sort tombées dans son pauvre berceau.
Aucune raison de négliger ces maigres apports ! Toute semence d'espoir est toujours
bonne à prendre, aussi légère qu'elle soit.
Pour rester objectif, qu'avait-il pour lui ? Sa juvénile ardeur. Ou pour le
dire autrement, son inconscience. Ce qu'on pourrait également appeler le culot
des imbéciles, l'audace des désespérés, la lumière des fous. Son plan, d'une
simplicité angélique, fut à l'image de sa nature : tranché, grossier,
outrancier.
N'ayant de toute façon nul trésor à perdre à tenter l'impossible, pourquoi
se priver d'essayer d'accéder au ciel convoité ? Le pire risque auquel il
s'exposait se résumait à tomber du haut de ses illusions, pas de quoi se rompre
les os !
Il allait donc jouer de ses maladresses, de ses épaisseurs, de ses
incapacités pour parvenir à ses fins.
En somme, foncer dans le tas !
Il voulut réussir en exploitant ce qui était considéré comme une impasse.
Doté de tant de bêtise, cette dernière ne constituait-elle pas pour lui une
vraie richesse sous-estimée ? Plutôt que de taire sa sottise, il allait au
contraire lui donner la parole et la faire fructifier. Son idée tenait du
génie.
Contre toute attente, il allait finalement se révéler particulièrement
adroit en ce domaine.
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