Il avait réfléchi toute la nuit dans le cocon de sa chambre. Il devait se
jeter dans le vide sans filet.
Sa décision était à la hauteur de son drame : puisqu'il se trouvait en état
mental de ne pas faire autrement que conquérir l'impossible, il affronterait
l'inévitable. La chute dans les flammes pour ne pas passer à côté de son sort,
pour tomber d'encore plus haut, pour mourir sous le Soleil peut-être. Surtout,
pour se retrouver là où il devait être, sous peine d'inertie. Oser se dresser
devant l'indicible, impérieusement, fatalement. Se tenir au bord du vertige,
entre éblouissement et anéantissement.
Choisir l'action, rester dans le danger, demeurer en pleine tempête,
tremblant mais la tête relevée. Courbé mais debout. Ecrasé mais vivant. Fier de
braver l'insurmontable au lieu de le fuir prudemment.
Seul avec sa bosse et ses rêves, face à son destin.
Tant de laideur chez lui justifiait un tel défi : exécuter le saut
périlleux jusqu'à prendre le risque de s'exposer au ridicule. Après l'épreuve
mortifiante de sa raclée publique quelques années auparavant, ne pouvait-il pas
se permettre ce feu magistral ? Brûler dans l'échec ou briller dans la gloire, à
ce degré ultime la folie serait la même.
Pierre voulait tenter le plongeon des imbéciles. Quand le matin il se
sentit prêt pour la démonstration du pire, il entreprit une énième sortie
hasardeuse en direction de l'inconnu. Une fois de plus partit chercher une
femme, rencontrer la foudre, se fracasser contre l'amour. Ou l'indifférence.
Dès qu'il franchit le seuil de son foyer, il vit son ombre matinale. Nette,
mince et bien allongée.
Une forme si reconnaissable... Son double d'infortune. Son égal
brisé.
Le fantôme glissa longuement, lentement sur la route. Sa destination : la
lumière. Ou le crépuscule. Loin, ailleurs, nul se sait où.
Un voyage aléatoire vers lui-même. La progression de la bêtise inspirée par l'espoir
: cette lueur lointaine qui donne des ailes aux pierres.
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