Piteux, il alla se réfugier dans sa chambre de solitaire en cachant ses
bleus à ses parents. Il aurait eu honte de leur montrer les marques de son
naufrage. Son déshonneur était immense. Frappé au visage par le fermier mais
surtout sur sa bosse, son âme en fut la première touchée. Là, au bord de
l'évidence, Pierre commença enfin à comprendre la situation réelle de sa
vie.
Il eut le courage de regarder la vérité en face : il se mit devant un
miroir, nu. Et il se jugea.
Il se trouva laid, gringalet, plus courbé qu'il ne pensait.
La maturité physique avait accentué ses traits ingrats. Son corps en
grandissant devenait progressivement une carcasse étriquée, une sorte de foetus
osseux, une chose informe et inesthétique, un assemblage anatomique
anguleux et désarticulé.
Concrètement, qu'avait-il pour lui ?
Pierre se basait sur beaucoup de flatteuses certitudes à son sujet. Et là,
dans la glace, il découvrait une bien maigre matière. L'illusion des hauteurs
lui procurait maintenant le vertige de sa misère.
Le pauvre garçon se trompait depuis trop longtemps. Il croyait que sa seule
flamme intérieure pouvait attirer dans ses bras les délicieuses filles de la
terre, par le simple effet sur celles-ci de son éclat supposé. Juste parce qu'il
les désirait avec la force de ses rêves d'infirme. Sauf qu'en réalité les
papillons ne viennent danser qu'autour des fleurs saines.
Les faits lui montraient que ce flambeau qu'il brandissait ne suffisait
pas. Marguerite et Rose, envolées en peu de temps, prouvaient que son infirmité
agissait tel un repoussoir : après la curiosité, la débandade ! Pour retenir ces
demoiselles il fallait ajouter du miel à la ronce qu'il incarnait.
Naïvement, il avait estimé aisé de faire de sa disgrâce une "richesse".
Quoi de plus faux que ce tiède idéalisme ? Dans le monde, la beauté règne en
maître. Et cette loi seulement demeure la bonne. À prendre ou à laisser. Et qui
n'adopte pas les règles du jeu est impitoyablement fracassé. Le reste ne
consiste qu'en de stériles vues de l'esprit : des balivernes destinées à berner
des romantiques inconsistants, de purs mensonges inventés pour plaire à un
siècle flasque.
"Ce n'est rien..."
Le songe le hantait encore. A présent ces mots résonnaient cruellement en
lui. Il se surprit à douter. Et si, finalement, son dos tors n'était pas rien ?
Et tout au contraire, le centre ultime de son être ? Un trou au coeur de son
univers ? Le lieu même de sa propre mort ?
Et pourquoi pas, l'enfer des autres ?
En effet, qui donc a déjà entendu parler de "beau bossu" ?
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