C'est ainsi que plein de flammes nouvelles dans le coeur et de rêves
renforcés dans les semelles, il reprit la route vers d'aléatoires aventures
amoureuses, sillonnant sentiers boisés et chemins de campagne, traversant villages
inconnus et hameaux perdus au gré de ses pas de cloche brisée.
Et puis, alors qu'il marchait depuis des heures vers son but hypothétique,
en passant au bord d'un champ il aperçut un étrange personnage qui parlait seul.
Ou plutôt, qui s'adressait à un épouvantail planté au milieu des sillons.
Une femme.
Un bel ange féminin, une enfant de la Terre venue d'on ne sait quel
horizon. Une créature née d'un ciel idéal ou issue d'une ferme aux alentours,
comment savoir ? Peu importe son origine : Pierre avait affaire ici à un être précieux, assurément.
Il s'arrêta et l'observa de loin, intrigué. Elle était effectivement en
grande conversation avec cette chose inanimée. Plus précisément, il s'agissait
d'un monologue. Il ne saisissait pas tous les mots qu'elle disait mais d'après les bribes de phrases qu'il parvenait à capter, il comprenait à peu près ce quelle racontait : des histoires folles, des
faits extraordinaires, des pensées d'un autre monde. La bavarde avait l'air
convaincue que le bonhomme de bois l'écoutait.
Tournée vers l'objet de son unique attention, l'improbable apparition ne semblait ne pas avoir vu le jeune bossu. Trop occupée à "dialoguer" avec son muet interlocuteur fiché comme un pieu sur la parcelle de terrain, elle était ailleurs, plongée dans ses nues. Elle ne cessait de destiner ses paroles de feu au mannequin de chiffons et de paille.
Elle évoquait des voyages fabuleux, des envols vers des sphères supérieures. De sa bouche sortaient des immensités radieuses, des royaumes ensevelis sous les brumes, des paysages énigmatiques et des châteaux lointains... Visiblement un univers intérieur secret, dense et fécond l'habitait.
Pierre resta un moment à épier cette drôle de fille. Elle se concertait toujours avec l'immobile silhouette qui lui faisait face. Cela dura assez longtemps. Impressionné par la beauté de la demoiselle mais également par la situation hors norme, il n'osa pas s'approcher et préféra continuer discrètement à vagabonder.
Il parcourut encore une longue distance en repensant à cette curieuse rencontre. Puis une fois son trajet hasardeux effectué, selon son habitude il retourna chez lui, fatigué. Arrivé le soir au foyer parental, la vision de cet incompréhensible duo champêtre le poursuivit jusque dans son lit.
Qui donc était cette vénusté conversant avec ce spectre pastoral parfaitement impassible ?
Cette nuit-là ses songes furent peuplés de chants d'amour et de visages effrayants.
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