A quatre ans, Pierre entra à l'école le plus normalement du monde.
Entouré des autres enfants de son âge, son infirmité ne lui posait guère de problème.
Les véritables difficultés devaient apparaître avec les adultes seuls, non avec les écoliers. Mais nous y reviendrons plus tard...
Sujet de curiosité pour ses petits camarades, de rire pour lui, il voyait cette bosse qu'il portait sur le dos comme une simple bagatelle, une chose dérisoire. A ses yeux elle était l'égale d'une fleur poussée dans un jardin, lui-même ne semblait pas s'étonner plus de cette anormalité. En fait, encore bien trop jeune pour mesurer l'ampleur de son malheur, il ne prenait évidemment pas du tout conscience de l'outrage du sort.
Son innocence le protégeait de son drame.
Assez vite sa silhouette singulière fit partie du décor. Dans la classe sa protubérance s'effaça progressivement dans les regards. Tout naturellement, l'habitude avait fini par lisser cette excroissance superflue. Sans devenir absolument invisible, la présence de ce furoncle équivalait à celle d'une ombre.
Aussi heureux et insouciant que n'importe quel bambin pris au hasard sur cette Terre, il jouissait simplement de l'aveuglement de son état puéril. Avec la complicité du Ciel, sans y penser, de manière innée, il se considérait dans un des espaces du paradis. Mais ni plus ni moins que le reste de l'Humanité en culottes courtes.
Dénué d'oeillères et de carapace, seulement doté d'ailes, il se sentait tel un oiseau sur sa branche, à hauteur des anges, en pleine lumière sans vraiment le savoir, au même titre que tous les gosses ordinaires autour de lui. En cela nulle différence avec ses frères de jeux.
Dans la cour de récréation il était ce pantin tordu mêlé à la norme, ce qui ajoutait une fantaisie supplémentaire aux activités ludiques des élèves.
Ça n'allait pas plus loin que cela.
Sa vie de bossu commençait dans les molles illusions de l'ignorance.