Pierre annonça à ses parents la bonne nouvelle :
— Mon existence va changer, j'ai définitivement fait la conquête de
l'oiseau rare : une admiratrice pour ma bosse !
Sa manière de voir ainsi la réalité ne surprit pas ses géniteurs. Ils
savaient pertinemment que cette élue qu'ils ne connaissaient pas encore
n'admirait pas spécifiquement l'infirmité de leur fils et que ce dernier
cherchait surtout à montrer que son dos de bête n'était finalement pas un
obstacle à une rencontre amoureuse et qu'au contraire cet état de fait lui
permettait de décupler sa motivation pour accéder au privilège d'un hymen de
choix.
Son père demanda :
— Est-elle belle au moins ? C'est important tu sais !
La question paternelle méritait de recevoir une ferme réponse. Avec ses
traits ingrats et sa silhouette de chauve-souris, Pierre se trouvait dans
l'obligation de viser plus beau que sa face de cafard, de dépasser son misérable
sommet dorsal.
— Assez pour que l'on s'étonne de la différence entre elle et moi : elle
est blanche, elle est haute, elle est loin. Son nom est "Marie".
— Que veux-tu dire, répondit sa mère ?
— Cette femme est un nuage attiré par la pierre !
Tout était exprimé en peu de mots. Ils avaient compris l'essentiel : Pierre
venait vraiment de rencontrer celle qu'il attendait depuis qu'il avait pris
conscience du poids pesant entre ses épaules.
Évidemment le séducteur de la virginale femelle aux apparences de plâtre ne
leur précisa pas le feu de leurs ébats, le ciel brûlant leur chair, leur nuit de
lumière déchirée et d'étoiles ébranlées. Il leur laissa entendre cependant que
leur enfant bossu, hier ingénu, valait désormais autant qu'un ogre insatiable,
qu'un loup sanguinaire. En termes charnels, humains, spirituels. Et même
poétiques : il s'enflammait aussi bien pour les rats que pour l'azur, éprouvant
un amour universel à l'égard de toute chose et de tout être de la
Création.
Il ajouta :
— C'est une infirmière. Elle a pris mon sang et je lui ai offert mon âme.
Elle rêvait trop dans sa vie monotone, j'ai brisé ses résistances. Je crois
qu'elle espérait un prince charmant. Et moi je suis arrivé au bon moment. Pour
elle la surprise fut de taille : en guise de galant porteur d'inoffensive épée
dorée, elle croisa un polichinelle au glaive vaillant.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire