Nous dormions tantôt chez elle dans sa coquette alcôve de demoiselle,
tantôt dans ma chambre de hibou-grigou pleine de vieilleries. Lorsqu'elle
pénétrait dans mon antre, la délicate se sentait comme dans une caverne un peu
inquiétante, remplie de trésors archaïques, peuplée de spectres immobiles aux
visages rouillés, garnie de choses incongrues et vaguement identifiables issues des abysses de dépotoirs.
Ces présences métalliques apportaient de la légèreté aux murs
et ajoutaient de la lourdeur dans les coeurs : elles matérialisaient les ombres de
ma vie de radin.
Et constituaient également l'âme de mon refuge.
Ma pauvre piaule ressemblait à un gîte de vieillard. Et j'y vivais heureux,
surtout avec cette jolie fleur à mes côtés nommée Violette.
Ma fortune nouvelle ne devait rien changer à ce décor d'un autre monde.
Tout y était authentique et irremplaçable, unique et sans prix.
Là gisaient mes découvertes de roi de la récup' ! Une galerie des horreurs ordinaires à faire rêver et trembler les jeunes filles de son espèce. Dans ma cellule de moine des poubelles, ça transpirait le vrai, le vieux, le prodigieux : un royaume de ferraille et de trouvailles, de luxe piteux et de lustre dérisoire.
Tout le charme de ma tanière d'avare !
J'incarnais l'ogre des lieux, elle représentait l'élégance du siècle.
Moi l'épouvantail, elle la poupée.
Devant elle j'assumais sans la moindre honte mon statut d'explorateur des ordures. Une vocation improbable consistant à plonger la tête au fond des épluchures et à mettre la main sur des pots brisés.
Tandis que j'admirais la splendeur de ses traits de porcelaine, elle promenait ses regards sur le plafond de mon triste asile couvert de toiles d'araignées.