Ces pointilleuses questions d'argent instauraient entre Violette et moi des
rapports d'horlogerie fine : les moindres détails du quotidien étaient pesés,
calculés, comptés au centime près. Il fallait par conséquent tout considérer
prioritairement sous l'angle pécuniaire. Elle semblait prendre ces affaires
sérieuses comme un simple jeu, une drôle de singularité découlant de mon
obsession de l'économie : une chose essentielle pour moi, qui paraissait risible
à ses yeux.
Je voyais bien qu'elle avait tendance à regarder mon avarice avec une
certaine légèreté, préférant affronter ce sujet sensible avec le sourire plutôt
qu'avec lourdeur et austérité. Je comprenais d'ailleurs parfaitement son point
de vue, sans pour autant le partager.
Si elle estimait que le feu de l'épargne me brûlait jusqu'à la folie, je
pouvais tout aussi pertinemment penser que la sottise ordinaire de la dépense
l'aliénait jusqu'à la déshumaniser. Au moins je lui offrais des fleurs non pas
sèchement achetées mais cueillies avec amour. Ma pingrerie avait le mérite
d'embellir la vie autrement qu'à travers l'aspect financier. Il permettait
l'éclosion de richesses oubliées : mon indéniable qualité d'avare consistait à
rétablir la vraie valeur des relations humaines.
Mon vice recélait des trésors de vertus.
Au lieu de mettre la main au portefeuille pour tout régler froidement et
rapidement, au contraire j'allumais des braises au fond des âmes, apportais des
flammes différentes au monde, révélais des nouvelles lumières, proposais
d'autres parfum à humer.
Je laissais monter les pensées, s'épanouir les sentiments, naître les
rêves, s'envoler les êtres. Mes bouquets floraux sortaient non pas de chez le
fleuriste : ils poussaient directement dans la terre. Loin des tiroirs-caisses
de ces boutiques inutiles.
Plus exactement, ils tombaient du ciel.
Violette n'était pas insensible à l'éclatant paradoxe de mon radinisme,
même si je la soupçonnais de deviner mes raisons profondes... Ces prétextes
flatteurs justifiaient plus facilement mes excès, certes. Sauf que j'oeuvrais, en
finalité, pour le triomphe du Beau.
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