Dans ma relation avec Violette, j'avais des vues sages, sobres, sèches
même. J'acceptais tout, sauf l'excès dans le sens de l'ouverture. Toute porte
qu'elle poussait vers l'extérieur constituait pour moi un danger de dépenses
inconsidérées. Pour me sentir en sécurité j'avais besoin, au contraire, de
retenue et de fermeture. Je devais mettre des freins partout où elle voulait
m'emmener.
Avec elle je marchais sans cesse en restant en permanence sur mes gardes.
Un de ses pas en direction d'un magasin équivalait à un bond vers une tentation.
Son attention qui s'orientait vers une vitrine alléchante déclenchait en moi une
alarme rouge. Il me fallait guider notre couple tout neuf sur des chemins
déserts, austères, durs.
Je faisais mon possible pour rendre gratuit ce que ce monde mercantile
monnayait sous tous les prétextes.
Si par exemple son regard se posait sur l'étal d'un fleuriste, afin de tuer
son idée dépensière dans l'oeuf, je l'invitais aussitôt à aller cueillir
gratuitement des marguerites délaissées ou des pissenlits rustiques dans les
champs, sur les bords de route, loin des présentoirs rutilants de ces vendeurs
d'artifices. Je lui expliquais que ce qui faisait la réelle valeur de ces
bouquets issus de ma propre récolte, c'était leur caractère brut, sauvage,
naturel, au lieu de ces produits formatés et emballés sous cellophane,
confectionnés par une main impersonnelle, autre que la mienne.
N'importe quel imbécile consumériste pouvait, en sacrifiant un billet,
sortir bêtement de la boutique avec des roses déjà coupées, assemblées, dénuées
d'épines... Cultivées industriellement. Quelle imbécillité ! Moi je ne voulais
pas ressembler à ces acheteurs sans âme : je tenais à ramasser moi-même ces
offrandes parfumées, avec humanité et amour, en les payant non avec de l'argent
mais avec mes efforts .
Un geste fort qui en disait long sur l'authenticité de mon coeur.
Un désir de pommes, de poires, de cerises ? Hop ! Un tour en forêt, en
campagne ou aux abords des jardins de mes voisins et je lui offrais des fruits
tombés directement des arbres !
Emporté par mon inlassable enthousiasme à boire l'eau de pluie, manger le
pain rassis éhontément jeté, jouir des bibelots brisés descendus du ciel,
préférer le spectacle des nuages et le concert des oiseaux aux onéreuses places
de cinéma, j'allais jusqu'à lui proposer de m'accompagner dans mes fêtes âpres
et crues au pied des poubelles, à la recherche joyeuse de butins sans prix !
Aux
antipodes de ses originelles aspirations, en réalité.
Au risque de choquer sa sensibilité de citadine sophistiquée, je la bousculais sur mon terrain de jeu. Ma nature
brutale d'avare reprenait le dessus. Aussi réprimai-je bientôt ma flamme : la prudence
me dictait de la ménager sur ce point.
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