Je devais acheter ma liberté d'avare, non pas avec les moyens qu'utilisent
les dépensiers, mais avec la monnaie des moineaux.
Ils piaillent en pillant tout sous leurs pattes, certains que Dieu s'occupe
de leur repas. Ils ramassent opportunément ce que leur jette le ciel, picorent
et chipent tout ce qui leur tombe sous le bec. Sans jamais faire les difficiles.
Tout comme eux, il m'était fort avantageux de préférer le contenu gratuit
des poubelles à la récompense d'un salaire obtenu au prix d'efforts que je
considérais disproportionnés. À mes yeux, les travailleurs représentaient
surtout une masse énorme de dilapidateurs d'argent : ils ne faisaient que brûler
ce qu'ils gagnaient, motivés par la seule dépense. Ils ne pensaient qu'à remplir
leur bourse mensuellement pour pouvoir la vider ensuite. Une pure aberration
selon mes critères de radin.
Certes, je ne souhaitais pas suer au turbin. D'un autre côté, je refusais
de gaspiller les ressources que je récupérais. Je ne produisais pas grand-chose,
il est vrai. Je ne sacrifiais pas non plus mes modestes biens sur l'autel des
modes.
Je bourrais mes poches de tout ce que je trouvais, même ce qui était usé,
brisé, périmé. Ma devise : ne rien débourser ni perdre de miettes, tout accepter,
tout prendre, tout garder.
Aucune graine n'était épargnée par ma faim insatiable. Chacune avait assez
de valeur pour que je l'avale, pour peu qu'elle fût offerte par le sort.
Ainsi que les menus oiseaux que l'on croise dans la rue, nourris par la
main divine, je tendais le gosier vers les uniques sources de vie à ma portée : les dépotoirs et vide-ordures. Là m'attendaient mes rétributions de
non-travailleur. Je voulais payer le moins possible mes aliments et profiter de
multiples bénéfices en nature.
Mon bonheur de vivre tel un rat légitimait ma démarche, mon statut, ma
façon d'être. Bien des salariés n'avaient pas l'air heureux sur Terre. Au moins,
mon allégresse de fouineur de déchets faisait honneur à mon Créateur.
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