Je considérais Violette comme une jeune femme étrange par le simple fait
qu'elle aimait ce cafard que j'incarnais, séduite non par mes artifices
inexistants, mais par ma vérité crue, tranchante et même assez inconvenable pour
ce siècle.
Était-elle inconsciente, héroïque ou perverse ?
Rêveuse, je crois.
Sauf que sa fantaisie prenait sa source dans des eaux troubles. Je
percevais en elle un mélange de naïveté et de témérité, un goût pour l'exotisme
amer. Elle adorait se faire peur, approcher du gouffre, apprivoiser le loup.
Tel un papillon posé sur une bombe, elle jouait avec le feu, protégée par
sa légèreté.
Elle pouvait se permettre de passer de son univers mondain à mon antre
d'avare. Elle représentait le lien entre le monde de la lumière payante et celui
de l'ombre gratuite, du confort onéreux à celui de l'inconfort offert, des
facilités coûteuses à celui des opportunités périmées.
Lorsqu'elle allait de l'un à l'autre, elle avait l'impression de traverser
un océan, de voyager entre son quotidien lustré et l'ailleurs austère de mon
trou de radin.
La florale créature ne paraissait pas mécontente d'avoir le privilège de
goûter à cette aventure rare de mes jours ordinaires. Lorsque l'on m'observait
depuis l'extérieur, de loin surtout, on estimait que je me vautrais dans mes
bas-fonds. Alors qu'en réalité je planais dans mes sommets.
Tandis que mes pieds s'enfonçaient dans la fange des poubelles, mon âme de
pingre, elle, était aux anges.
Dans ces moments où Violette m'accompagnait jusque dans "mes paradis de
clodo", je sentais qu'elle avait honte de moi. Elle n'avait pas encore
suffisamment ni de force, ni d'assurance pour s'afficher publiquement sur mon
lieu de prédilection, dans mon élément naturel. Comment le lui reprocher du
reste ? Moi-même, je ne me trouvais guère à l'aise au sein de cette société qui
regardait ma soif de l'épargne d'un œil si moqueur.
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