Dans la légèreté de mes heures choisies, c'est-à-dire dans les jours
d'ennui, de vide et de fécond crépuscule, je comptais les cailloux.
En effet, lorsque je sentais que le temps avait du poids, du prix, et
semblait peut-être même aussi trouble que l'incertitude d'un rêve, il ne me
restait plus qu'à ramasser des pierres pour en faire un tas.
Ce terne amas de rocailles déposé devant ma chambre n'avait nulle utilité
réellement pratique. À travers son évidente présence, il reflétait avec force ma
fortune cachée à la banque. Cette preuve de ma richesse qui pesait sur le sol
comme une montagne de sous me rassurait, tout en peuplant mes journées pleines
d'oisiveté d'ombres éclatantes, de formes opportunes et de roc tangible.
Je meublais ainsi mon existence d'avare en créant de la valeur imaginaire
avec bien peu de choses.
Cette activité absurde et stérile, du moins perçue depuis l'extérieur,
m'apportait un sentiment de consistance. Je donnais de l'importance à une œuvre
qui ne coûtait rien : je me maintenais dans ma logique ultime de radin. J'avais
réuni au pied de ma piaule une tonne de matière minérale.
Ce n'était ni beau ni laid, simplement lourd et sombre, ostensible et
durable.
À la différence de tout ce que l'on exposait dans les magasins, cette
magistrale vacuité n'était pas à vendre. Elle gisait là, gratuitement. Ce
monticule demeurait chez moi sans autre fonction que de s'y éterniser. Je le
destinais juste à incarner le meilleur de moi-même, selon mes critères.
Autrement dit, le pire et le plus fou de mon être, du point de vue des
dépensiers qui ne comprenaient pas les raisons profondes d'une telle attitude.
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