L'institution était devenue pour lui un asile ultime. Austère, sombre et
loin de tout. Mais tellement proche des hauteurs essentielles ! Le dernier trou
où se cacher du monde pour, en même temps, se préparer à l'affronter.
Dans ce centre où l'on mettait en pratique les vérités les plus
tranchantes, Pierre tremblait, brûlait, hurlait, saignait, riait. De peur, de
joie, de douleur, d'espoir, d'ardeur et de gloire. Il se considérait comme un
rescapé de la société réfugié dans des nuages de feu. Un être ailé échappé d'une
réalité trop aseptisée, trop mensongère, trop tiède et trop molle pour ses
aspérités de roc.
Entre ces murs, il commençait à prendre de l'envergure et à avoir du plomb
dans la tête. Et surtout, il voyait les choses avec une lucidité grandissante.
Certes son amélioration personnelle et sa croissance spirituelle ne
l'empêchaient nullement d'éprouver des transports frivoles ou des pulsions
inavouables. Sauf qu'il savait mieux les identifier, les analyser, les classer
par ordre d'importance. Avant soit d'y succomber, soit de les combattre.
Il se livrait quasi quotidiennement à ses passions impies. Son progrès,
c'est qu'il y ajoutait une certaine dose de culpabilité.
La femme de ménage ayant été renvoyée par sa faute, il s'était rabattu sur
l'aide aux cuisines nouvellement employée. Une quadragénaire simple, sans
malice, un peu épaisse mais non dénuée d'attrait. Cette fois il agissait en y
mettant plus de doigté : l'expérience lui avait inspiré la prudence et la
finesse.
Positionné depuis un coin judicieux du réfectoire où théoriquement on ne
l'apercevait pas, il la lorgnait avec lubricité tout en se polluant le plus
discrètement possible. Faisait-elle semblant de ne se rendre compte de rien ? En
passant si près de lui à plusieurs reprises, comment aurait-elle pu ignorer
l'énorme massue de chair qu'il empoignait et secouait frénétiquement tel un
manche de pioche endiablé ? Il s'adonna ainsi longtemps à ce jeu douteux. La
cuisinière, de son côté, en fut d'ailleurs peut-être la complice passive, qui
saura ?
Evidemment à force de récidives dans son vice, il finit par se trahir.
Devant cet autre scandale, les religieux lui ensanglantèrent la bosse à coups de
badine. Relativement insensibilisée par ces châtiments réguliers, sa taupinière
dorsale encaissa son lot de flammes : le prix du péché. Après le plaisir
interdit, la légitime amertume. Pierre ne se lassait pas cependant de ses
ivresses charnelles, en dépit des dangers auxquels il s'exposait. Son corps de
jeune mâle, pour contrefait qu'il fût, réclamait sa part de proie femelle. Les
punitions qu'il risquait (et essayait d'éviter) faisaient potentiellement partie
du périlleux exercice.
Peu importent le sang, les larmes et les humiliations. Le bossu se
réjouissait de ces corrections plutôt que de s'en désoler : elles avaient
l'avantage de l'aguerrir, de contribuer à faire de lui un homme. Fort. Dur.
Droit.
Beau, pourquoi pas ?
Dans les pires circonstances, Pierre gardait un esprit positif.
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