Dans ce centre de rattrapage intensif aux allures carcérales, il se sentait
à la fois piégé et rescapé. Ce système pédagogique implacable érigé autour de
murs inviolables se refermait sur lui comme une pierre tombale sur un rat. Un
emprisonnement nécessaire pour corriger sa trajectoire.
Dans cette structure privée marginale et peu contrôlée, fondée sur des
valeurs "parallèles" et ouverte aux méthodes traditionnelles ayant fait leurs
preuves dans les siècles passés, on pratiquait volontiers les châtiments
corporels lorsque les pressions psychologiques ne suffisaient plus. Très vite
Pierre dût se plier à de nouvelles règles, adopter sans transition un mode de
vie rigoureux, accepter d'endurer des lois de fer.
Dès son entrée dans cette sorte de camp de redressement, il constata avec
effarement, et pour le dire en vérité presque avec émerveillement, les effets de
cette coercition sur les autres élèves. Tous présentaient les signes pacifiants
de la soumission salvatrice : des fortes têtes réduites à mordre la poussière de
gré ou de force, des gueules de loups aux regards de parfaits angelots, des
petits durs devenus de grands coeurs, des brutes épaisses aux airs d'enfants de
choeur. Quoi de plus rassurant dans un tel contexte ?
Bref, rien que des diables amadoués. Tous des gosses en perdition rattrapés
par le filet éducatif. De toute évidence cet enfer rédempteur constituait leur
dernière chance.
Le bossu se dépêcha de s'adapter à ces conditions d'étude et de pensionnat
extrêmes de crainte de devoir subir une acclimatation forcée à coups de badines.
Au fil des semaines un réel changement s'opéra en lui.
Son niveau d'instruction étant fort bas, il redoubla d'efforts afin de
s'extraire de son marécage de cancre, tout en versant des flots de larmes en
souvenir de Rose. Fortifié par cette prise en charge musclée de la part de
l'institution religieuse tout en étant fragilisé par son expérience malheureuse
avec sa bien-aimée perdue, il ne savait vers quelle hauteur ou quel gouffre se
réfugier.
Tiraillé entre son salut scolaire et sa chute amoureuse, sauvé par la
discipline mais blessé par l'amour, emporté par ces deux vertiges, son
inconfort en devenait une source de souffrances supplémentaires. Cependant son
malheur de captif formait également son bonheur de survivant. Le paradoxe était
éloquent. Ce régime formateur réservé aux malchanceux de son espèce lui faisait
un bien énorme. Ce feu si douloureux qu'on lui imposait n'avait qu'un but :
l'aguerrir, l'élever, l'éclairer.
Il se lamentait et se réjouissait de manière égale d'être dans ce trou où
ses parents l'avaient jeté, accablé de misère, chargé des fardeaux du sort et
obligé d'avancer pourtant... Il rampait au ras des lourdes réalités, tirant
péniblement le poids désespérant de ses erreurs.
Il vivait ses jours de pain noir, gisant dans l'ombre pour mieux en sortir.
Il se retrouvait au fond de la cale pareil à un condamné aux galères, tout en
sachant pertinemment que c'est depuis ces profondeurs qu'il pourrait prendre son
envol.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire