Il lui restait une année à recevoir cet enseignement de pointe avant de
devenir officiellement un adulte. Au cours des deux ans précédents il avait
avantageusement enduré des coups sur le dos et appris des leçons essentielles en
classe. Sa bosse au contact des multiples châtiments n'était plus son point de
fragilité. Elle constituait au contraire sa position de force.
Cible des tensions extérieures et tout à la fois centre de ses conflits
intérieurs, mais encore bouc émissaire des contrariétés ordinaires et déversoir
des communes agitations, elle encaissait tout. En somme, cette enflure agissait
comme un dérivatif général aux troubles divers.
Ce caillou osseux qu'il portait depuis sa naissance, ingrat attribut de
clown qui lui faisait courber la tête vers le sol et l'enlaidissait, incarnait
finalement le sommet de sa personne.
Pierre exposait sans crainte son échine bombée aux flammes de la badine. Il
savait que sous ce feu quasi initiatique se trouvait son salut. En effet, là
exactement se situait la porte de sortie de son impasse anatomique. Une issue
unique, verticale, ultime. Il s'envolait à travers la douleur et l'humiliation.
Sous ce régime de la souffrance et de l'oppression, il déployait le meilleur de
lui-même. Le cafard tendait vers le papillon.
Au lieu de sombrer dans l'abîme, de se laisser noyer stérilement dans les
larmes ainsi que le font les faibles de la Terre, les perdants du siècle, les
victimes complaisantes, il prenait appui sur tous les fonds pour monter et
rejoindre immédiatement les hauteurs.
Ses ailes remplaçaient sa beauté absente.
De sorte que chaque punition était pour lui une occasion de s'aguerrir et
de se maintenir dans son firmament. Ses maîtres ne l'ignoraient pas non plus.
Envers ces derniers, il éprouvait d'ailleurs une réelle estime. Plus ils
frappaient fort, plus il se sentait convié aux nues, guidé par des âmes
supérieures vers un incessant dépassement de soi. C'est dans cet humus qu'il
grandissait en valeur et authenticité.
Il n'avait rien pour briller par lui-même mais tout pour s'élever vers les
clartés. Pauvre bossu ne dégageant nulle lumière, il allait par conséquent la
chercher là où elle était.
En répondant de cette manière à son appel, il accédait avec subtilité à
l'intelligence. Elle l'éclairait peu à peu. Ses efforts payaient. La honte de la
raclée publique se transformait en sillon prometteur, le poids de son fardeau
dorsal en calvaire lumineux, le souvenir de Rose en cauchemar fécond.
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