Pierre venait confusément de trouver son chemin. Lucide et dénué
d'artifice, il se voyait à présent de manière beaucoup plus réaliste et se
considérait avant tout comme un cancre avec une bosse sur le dos. Une pierre à
polir. Un diamant à l'état de caillasse, un âne en attente de devenir un
pégase.
Il avait réussi à séduire Rose avec son infirmité et son ânerie. Á l'avenir
cet exploit ne pourra plus à être à sa portée. Il devra viser plus haut. Après
son initiation en ce douloureux lieu éducatif, il lui faudra désormais aller
décrocher la Lune dans les lumières de l'intelligence et l'éclat de la
beauté.
L'usage de la bêtise et de la laideur lui semblait une facilité indigne de
ses espoirs naissants. Les corrections reçues spécifiquement sur son échine
contrefaite, injustement mais bénéfiquement, lui avait remis les idées en place.
Hors de question pour lui de se plaindre ou de maudire la cruauté de ses
maîtres. Né bossu et quasiment idiot, il méritait amplement ce traitement de
choc !
Avec ses camarades de classe les choses se passaient bien : nulle illusion
ne parasitait leurs rapports fraternels. Chacun évoluait dans ce "bagne" pour y
récolter des fruits, non pour y perdre son temps. Pour autant, les pensionnaires
ne se privaient pas de s'échanger entre eux des coups virils, ces baptêmes de
feu aux vertus formatrices. La brutalité de leurs moeurs, encouragée par les
religieux, les protégeait contre tout pourrissement de l'âme, cette dernière se
nourrissant de flammes et non de mollesses.
A l'ombre des murs de cette prison idéale, la loi des hauteurs régnait. Les
faibles souffraient de honte, les forts cherchaient de nouvelles épreuves à
endurer. Les petits se sentaient écrasés par le poids du déshonneur, les natures
supérieures recevaient le tribut de leur vaillance. Les uns subissaient, les
autres combattaient. Sauf que les perdants étaient continuellement stimulés par
les guerriers. Il émanait du groupe une ambiance chaude, saine et tonique qui
poussait en permanence au dépassement de soi. Dans ce contexte de lutte pour
l'accès aux légèretés de l'azur, les élèves étaient naturellement portés à
allier la souffrance à l'humour.
Progressivement Pierre s'épanouissait au sein de cet enfermement fécond.
Les trimestres s'écoulaient et il avait pris ses repères dans la grisaille
salutaire de cette école de rattrapage aux méthodes tranchantes. Une période
dure mais finalement heureuse pour l'adolescent. Au bout de deux années de cet
âpre régime, il avait atteint une certaine stabilité psychologique. Sa vie
prenait un sens plus vertical. Derrière l'effort, la satisfaction. Après la
tourmente, la sérénité. A côté de l'épine, le bourgeon. Il alternait les longs
exils dans ce centre pédagogique austère avec des vacances ensoleillées chez ses
parents qui l'emmenaient au bord de la mer, en montagne ou en forêt. Sa majorité
légale approchait mais une part d'enfance demeurait encore en son coeur aussi
imparfait que son physique.
Majeur ou pas, son voyage vers l'âge
adulte, loin d'être fini, devait pourtant continuer : Pierre progresserait fatalement au-delà des frilosités de son siècle.
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