Les parents de Pierre avaient bien compris sa réaction et l'estimaient saine et honorable. Eux-mêmes ne cautionnaient nullement le fait qu'un centre de formation officiel incite la jeunesse à s'engager professionnellement dans des entreprises répandant l'ordure dans la société. Fiers de leur enfant, il décidèrent de l'écarter des corruptions sociales. Conciliants et protecteurs depuis cette malheureuse expérience, ils se dirent que finalement la condition d'un jeune bossu comme lui pouvait fort bien s'accommoder des facilités du siècle au lieu de chercher d'inutiles difficultés.
Ils considéraient que le sort de Pierre était déjà assez pesant et qu'il n'avait pas besoin d'alourdir davantage ses jours. Il fallait, selon eux, lui trouver un moyen de subsistance à la hauteur de ses valeurs morales : sans qu'il soit obligé de descendre dans les bassesses de ce monde.
Il venait juste d'atteindre sa majorité. L'âge idéal pour demander des aides de l'État, étant donné son infirmité. La chose fut aisée et après quelques démarches, au bout de quatre mois l'inguérissable obtint une pension d'invalidité à vie. Certes aucune législation ne l'empêchait de travailler, mais nulle loi ne s'opposait à son assistance. Débarrassé de tout soucis matériel, désormais il avait la liberté devant lui.
En attendant de voler de ses propres ailes, du moins d'aller nicher ailleurs, il demeurait chez ses géniteurs. Sa chambre devenait donc sa bulle d'ombre et de silence à partir de laquelle il pourrait se jeter dans les flammes et les glaces de nouvelles conquêtes.
Étendu sur son lit, soulagé de se savoir pris en charge, il repensait à sa relation avec Rose, à l'humiliation publique qui s'ensuivit... Ce passé glorieux et pitoyable lui faisait délicieusement mal et horriblement honte en même temps. Et puis avant il connut Marguerite... Quelle stérile précocité, pensa-t-il ! Les souvenirs continuaient de défiler sur l'écran du plafond qu'il fixait. Il se revoyait avec un mélange de terreur et de fierté en train de recevoir des corrections sanglantes au pensionnat. Quelle leçon de vaillance ! Enfin, son rêve étrange avec l'amoureuse inconnue lui revenait... Ce songe le hantait particulièrement. Surtout les mots apaisants que la femme prononça : "Ce n'est rien !"
Conscient cependant de n'être qu'une bosse ambulante en attente d'étoile, il se savait fragile dans sa situation, même si un feu sacré brûlait en lui. Il n'ignorait pas qu'aux yeux de ses contemporains il apparaissait irréel et décalé, aussi lointain qu'un astre perdu.
Son père lui demanda ce qu'il souhaitait faire de ses années futures, livré à ses envies et caprices, en lui faisant comprendre que cette oisiveté s'apparenterait à celle d'un rentier. Ce à quoi il répondit :
— Je voudrais décrocher la Lune, papa !
— Bonne affaire et jolie ambition mon fils. Mais encore ?
— Il ne me déplairait pas de construire des cathédrales, les cheveux au vent. J'aurais ainsi les pieds sur terre et la tête dans les nuages. J'aimerais également connaître un amour qui dépasse tout.
Pierre n'était pas fait pour marcher droit avec les autres : ces derniers regardaient simplement l'horizon, tandis qu'il visait le ciel.
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