Après trois années d'un calvaire éducatif salvateur, Pierre respirait l'air
de la vacuité. En se retrouvant entre les murs de sa chambre et le vide de ses
journées, il n'avait plus rien à faire, pas davantage de piment à déguster. Au
moins la badine de ses maîtres lui tenait chaud, elle le maintenait en éveil.
Redoutable, cette baguette de loup faisait battre son coeur d'oiseau.
Mais ici dans son foyer, le seul poids de son caillou sur le dos ne lui
suffisait plus. Il voulait trembler, frémir, vibrer, brûler, s'envoler. Il lui
fallait, pour éprouver pleinement la sève de la vie, recevoir ses pluies de
glace et ses orages de feu, comme chez les religieux. Sans plus de pression
autour de lui, il se sentait insignifiant, et les jours devinrent insipides à
son goût. Il cherchait la tension, le défi, l'aventure, la douceur de l'épine et
l'ivresse des sommets.
Ses parents le mirent alors en contact avec un centre de formation
professionnel pour jeunes en difficulté. Les employeurs se devaient d'accepter
un quota de travailleurs handicapés. Pour certaines d'entres elles cette
obligation légale, loin d'être une contrainte, était providentielle : cela
permettait de renvoyer une excellente image de leur enseigne auprès d'un public
acquis et fort compréhensif. Un entrepreneur qui prend sous son aile un infirme
pour le former à un métier, quelle belle "action citoyenne" pour le progrès d'un
monde moderne !
Bref, le système s'occupait de Pierre.
Le personnel de l'aide sociale n'eut pas de problème pour trouver ce lieu
d'apprentissage idyllique au déshérité : pas dupe du tout de cette
opération revêtant une forte part de communication, il se savait l'instrument
des bonnes consciences en marche, le prétexte dûment incarné pour faire reluire
la vitrine d'une société éprise de justice insensée et d'égalité
démesurée.
On lui proposa donc un stage dans un magasin de location de films VHS. Il
devrait, si tout se passait bien, y apprendre la relation client, la gestion des
stocks, le service marketing.
Il commença par les rudiments : le ménage et le rangement. Pendant qu'il
s'adonnait à ces élémentaires activités ménagères, le patron lui conseilla
d'observer minutieusement le fonctionnement de l'affaire : la manière d'accueillir la clientèle, la disposition des présentoirs, la mise en valeur des
nouveautés, etc. Etant donné qu'il s'agissait d'un commerce lié au cinéma, le
théâtre s'y étalait à tous les niveaux : les artifices mercantiles se
déployaient depuis la portée d'entrée jusque sur les étagères sur lesquelles
étaient présentées les cassettes vidéos. Une mise en scène commerciale étudiée
afin que les consommateurs se sentent choyés en venant louer leurs séances de
ciné-club.
Tout à ses balais et chiffons, Pierre écoutait et acquiesçait. Et surtout,
s'ennuyait. Il prenait une posture de circonstance et affichait un air très
consciencieux, ce qui plaisait beaucoup au gérant. En faisait semblant de
s'intéresser à ces bêtises d'adultes, il s'assurait leurs grâces,
lesquelles se limitaient à de stériles singeries.
Un autre stagiaire travaillait en sa compagnie, arrivé plus tôt et déjà
pétri par les valeurs de la maison. Une fois passées les étapes essentielles, il
avait été promu à la hauteur la plus enviable de toutes : il tenait la
caisse.
La récompense suprême pour tout débutant zélé. Un trône de prestige pour
n'importe quel employé. Autant dire le nirvana !
Fier de son apprenti ayant si vite gravi les échelons, le responsable
tenait à raconter à Pierre l'histoire flatteuse de cette ascension. Même si elle
restait anecdotique (le temps d'une brève immersion en entreprise), elle était
édifiante à ses yeux, porteuse de sens, avec une véritable force pédagogique. Il
espérait que cet exemple de réussite ferait naître chez le novice à l'anatomie
brisée une ambition inédite, lui donnerait l'envie d'égaler ce chanceux qu'il
désignait d'un index admiratif.
— Tu vois Pierre, toi aussi tu pourras te tenir à la même place que lui, si
tu t'appliques. Pour l'instant tu balayes... C'est normal, c'est une phase
nécessaire. Imagine-toi que dans un mois, deux peut-être, ce sera à ton tour
d'encaisser !
Celui qu'il montrait du doigt, propret, vêtu d'un gilet fin surmonté d'une
cravate discrète, le geste précis, la mine sérieuse et le sourire calibré,
s'activait aux commandes de la caisse-enregistreuse, pénétré de son importance.
Une allure "pro" en parfait accord avec les codes usuels de ce milieu des
loueurs de rêves en boîte. Conscient de son parcours glorieux jusqu'à cet autel
sacré, heureux d'avoir su mériter la confiance du tenancier, il rendait la
monnaie, sobre, digne, attentif. Assurément, il brillait dans sa position de
responsabillités.
— Oui, tu auras cette charge prestigieuse toi aussi Pierre, si tu y mets du tien.
Le chef commerçant lui disait cela avec une conviction paternaliste. Ces mots adressés sur un ton ridiculement solennel firent sur Pierre l'effet d'un électro-choc. Ce dernier préféra répondre par le silence. Il ferma ses poings il pensa pour lui-même, juste pour lui (et personne ne devina ses pensées) :
— Que crois-tu donc ? Pauvre type, minable, roi des épiciers que tu es ! Selon tes critères étriqués de boutiquier de sous-préfecture, mes aspirations ne s'élèveraient pas plus haut que celles de ce crétin en tricot raffiné en train de percevoir les paiements des chalands ? Regarde-le, il est si infatué sur son siège de concierge satisfait... Tu offres à ces abrutis consuméristes ta sale marchandise : ils s'avachissent le cerveau avec des navets hollywoodiens et des productions pornographiques... Tu n'as pas honte ? Et tu voudrais que j'imite cette crapule en pull délicat qui resplendit d'imbécillité et de vanité à son poste ? Tu me prêtes des idéaux aussi vils ? Tu considères qu'un bossu de mon espèce qui accède à l'honneur pitoyable de manipuler ton tiroir à billets obtiendrait fatalement le statut d'homme ? Et que cela me ferait tant plaisir ? Pour qui me prends-tu ? Saches que dans ce corps de cancrelat mon âme d'aigle se révolte ! Tu aimerais m'abaisser à ton niveau de porc ? Tu présumes que je recherche la reconnaissance à travers ces petitesses de minus ? Moi je vise les nuages, m'abreuve des flammes de l'azur et poursuis des étoiles pendant que tu te vautres dans ta médiocrité de marchand de tapis ! Tu me proposes un bonheur méprisable de veau... Ce confort d'obèse qui t'engraisse et te fait puer au fond de ta boutique de province ! Vendeur de merde morale, je te crache à la face !
Le lendemain, on ne le revit pas remettre sa bosse chez "VIDÉO 2000".
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