Ce rêve l'avait profondément remué : il illustrait l'exact contraire de sa situation actuelle. Dans les jours suivants, faisant preuve davantage d'humilité, il se remit sérieusement en question. Et se rendit compte de la longueur du chemin qui l'attendait pour que se réalise ce miracle qui avait pris la forme d'un mirage nocturne : rencontrer une compagne, belle, aimante, lumineuse. Son égale saine, propre, droite, dénuée d'outrage physique. Le miroir inversé de ce qu'il incarnait. Connaître l'amour unique et parfait, quelle destinée ambitieuse !
Tout cela demeurait pour lui encore très abstrait. Il ne voyait pas le bout de cette route, il n'en était qu'au tout début.
Pendant longtemps il avait sous-estimé son infirmité. Aujourd'hui elle lui apparaissait telle quelle, dans sa vérité crue, ni plus ni moins. Sans exagération ni amoindrissement. Il commençait à comprendre l'ampleur réelle de ce qu'il affichait sur son dos : une grimace involontaire à l'adresse de l'Humanité. Mais surtout un repoussoir envers certaines femmes, un objet de fascination morbide envers d'autres, ce qui le situait entre le monstre amusant du moment et l'homme grave en devenir. Il lui fallait désormais prendre cette réalité en considération. A présent il sentait le poids véritable de cette difformité.
Dépasser l'obstacle de sa bosse dans sa vie amoureuse future équivalait à ses yeux à gravir une montagne, vaincre un sommet, accéder au ciel.
Pour l'heure, un gouffre le séparait de ce paradis. Il avait les pieds ancrés dans ce trou fécond. Et ce, afin qu'il puisse y combler ses lacunes, se former, grandir, s'élever. Conscient de ses limites, il ne parvenait toujours pas à se projeter dans les bras d'une hypothétique bien-aimée. Ici, au sein de l'institution religieuse, il se trouvait en bas de l'échelle, au stade pitoyable du post-adolescent bête et méchant en proie à ses folies charnelles incontrôlables, secoué par des tremblements aussi puérils que superficiels.
Tiraillé entre ses désirs idéaux et ses restes d'immaturité, il naviguait à vue, trébuchant dans la merde et se relevant sans cesse le nez dans les nuages. Tantôt submergé par ses débordements hormonaux le conduisant à des comportements sexuels brutaux, vulgaires et désordonnés, tantôt déployant ses ailes les plus pures, il évoluait du sol aux nues, de boue en lumière, de ronces en fleurs et de poussière en azur sans la moindre transition.
Certes ses buts lointains ne manquaient pas de noblesse, ce qui ne l'empêchait nullement d'être englué pour l'instant dans un monde aux apparences lourdes. Il vivait assurément une jeunesse pleine d'égarements poisseux. Et c'est précisément là, au bord de cet âge adulte où il allait bientôt entrer, qu'il discerna chez lui un changement.
Il lui sembla que son visage devenait ingrat. Ses lignes juvéniles s'estompaient pour laisser place à des traits rebutants. Pas de doute, sa face s'adaptait à son corps de gargouille. À travers ce nouveau profil qui se dessinait, il devinait l'émergence d'une tête de vilain canard.
Pierre le bossu sera donc deux fois laids.
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