samedi 14 avril 2018

1256 - Après Lily, Toto !

Toi le petit Blanc aux mains propres et à l’âme tendre, toi le messie moqué des bonnes causes, toi le voyageur aux ailes pures et au bagage d’idéal, toi la cible de toutes les flèches, toi que tous persécutent pour cette faute impardonnable qui est de naître loin des oiseaux de malheur, toi le petit Blanc qui cherche les autres mais que nul ne veut comme hôte, toi dont le seul crime est d’être Blanc, dont l’unique gloire est de recevoir les crachats, dont le péché est d’oser protester, toi le mal-aimé de la Terre et de ses mythes, trouve asile en ces lieux bénis que je te montre...

Ton Ciel est dans mes nuages.

Sur ma page. Si proche du Soleil. Au pays de la Lumière.

Avec ta face nette comme la neige, ton coeur clair comme le jour, tes pensées aussi droites que possible, tu rayonnes de vérité, de bonté et de justice.

Rares sont ceux qui voient, frère Blanc, la vraie couleur de ton sang, la noblesse de tes desseins, la pureté de tes sentiments.

Au milieu des Noirs tu es le méchant quoi que tu fasses. Parmi les Juifs tu es le coupable parce que l’Histoire l’a un jour décidé. Chez les endiablés tu resteras l’ennemi : avoir la peau pâle est une impiété. Avec ceux qui se croient francs, tu n’es qu’une ivraie...

Entouré de cyniques, tu es le martyr de leur bêtise.

Ils ne voient pas la hauteur de tes vues, la vérité de tes mots, les raisons de tes clartés.

Pour eux, tu n’es qu’un fils de chien qu’il est permis de piétiner. Tu es le bouc-émissaire universel de leurs noirceurs.

Frère d’Europe, tu es différent parce que tu es bleu, tu es riche car ton front reflète l’or, tu es beau pour la raison que tu es enfant de Dieu, toi aussi.

Mais eux ne le savent pas, mais eux ne le croient pas, mais eux ne le veulent pas.

Tu t’appelles Jean, Paul, Jacques, tu es Blanc, tu es saint, tu es Français et tu es un Christ crucifié.

Brille donc dans cette bulle, sois léger sous ma plume, bois avec moi le vin de la vertu sous le halo de Lune et oublie les injures du monde.

Toi le petit Blanc aux vues saines, aux airs distingués, aux bras de cygne, pardonne à tes calomniateurs et sois le bienvenu chez les élus de l’Olympe.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=fNTrdEPZ8cQ&feature=youtu.be

mardi 10 avril 2018

1255 - Charme sinistre de Charleroi

Charleroi, cité des ambiances mortelles, de la déprime imbriquée dans la brique, de la morbidité esthétique est aussi la ville de tous les mauvais rêves.

Romantique à souhait.

Charleroi, capitale de la mort.

Sa misère y est belle comme une agonie. Ses rues en pleurs sont ternies par leurs larmes. Ses murs transpirent un passé lourd de poussière et de souvenirs périmés. Elle porte un voile de couleurs sinistres. Abreuvée d’une mélancolie plombée, l’agglomération s’enlise dans les sables oubliés d’une époque révolue.

Avec ses toits écrasés par les cadavres des siècles, ses cheminées crachant de la ténèbre, ses fenêtres donnant sur des jours sans joie et le désespoir débordant de ses trottoirs, la métropole est une ombre qui s’étend du matin jusqu’au soir.

Tandis que la nuit il s’y donne des bals de fantômes. Des festivités de morts-vivants. Des danses de spectres.

Chorégraphies du vent, du froid et de la tristesse... Uniques hôtes de ces mornes réjouissances, seuls noctambules chantant en choeur, là-bas, dans le noir.

Au bout de ces boulevards et de ces impasses -interminable asphalte percé de mauvaises herbes-, au fond de cet immense trou à rats, jusqu’au coeur des moellons suintant le malheur, moi j’y vois le refuge des âmes sensibles, des êtres épris de ciels épais et d’oiseaux sombres, l’asile des poètes captant des mystères palpables, l’éden morose des chasseurs de papillons étranges.

Charleroi brille de sa flamme éteinte.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=KdyWPg3D_LM&t=2s

dimanche 8 avril 2018

1254 - La graciée

La jeune condamnée à mort attendait sa grâce.

Son crime fut honteux, source de désordre social : elle savait pertinemment que pour ce scandale son châtiment était dix fois mérité.

Elle avait volé le pain du riche.

La délinquante ne contestait point les faits, au contraire elle reconnaissait sa vilenie. Depuis son cachot la coupable implorait cependant le pardon et la clémence de l’offensé.

En effet la voleuse souffrait d’une terrible infirmité. Née avec des jambes sans force ne soutenant pas son corps déjà frêle, elle avait toujours rampé  comme un insecte, accentuant la monstruosité de son tronc, lui aussi déformé. A son infortune s’en ajoutait une autre : la singulière laideur de sa face infecte faite pour la détestation, non pour l’amour.

Persuadée que sa misère ferait fléchir ses juges, l’espoir la maintenait en joie.

En outre, chose rare mais attestée -aussi inexplicable que sublime en ces circonstances-, le bourreau qui devait la décapiter était beau comme un dieu et du fond de son trou l’immonde en était tombée follement amoureuse.

Bref, son absolution, puis sa libération, n’étaient qu’une question de temps. Rien qu’une formalité.

Pour la forme, il fallait juste que la condamnation fût prononcée, mais on ne l’exécuterait pas. Jamais on n’avait tranché la tête d’une pauvre handicapée, aussi grande que fût l’indignité de sa faute.

Tout devenait lumineux et serein pour la misérable. Et bien qu’elle fût plongée dans les ténèbres de sa prison, son coeur clair comme le jour battait avec la légèreté d’un oiseau.

L’amnistie ne vint jamais.

Au bout de deux mois d’une vaine attente, la brigande fut tirée de sa fosse à rats avec brutalité afin d’être menée à l’échafaud.

Là, face à son tortionnaire pour qui elle brûlait en secret, ne comprenant pas l’absence de pitié de la société, en larmes, elle se mit à le supplier...

Le miracle eut lieu.

Le coupeur de têtes fit preuve d’une subite humanité à l’égard de cette gueuse difforme et hideuse, alors que son cou était déjà engagé dans la lucarne de la guillotine.

Il s’approcha de la suppliciée à l’anatomie débile sur le point de perdre sa citrouille de guenuche et avec un sourire plein de compassion lui annonça sa liberté en lui tendant un “papier officiel”.

L’invalide au visage ingrat eut le temps de lire les mots ordonnant ce qu’elle pensait être son salut : “CRÈVE, SALE COCHE !”

C’est là que la lame lui trancha net le col.

L’histoire ne dit pas si en roulant dans le panier ensanglanté, la boule de gargouille de la décapitée entendit les rires de son bel exécuteur.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=J8Im5FcaPS0&feature=youtu.be

mardi 3 avril 2018

1253 - Morue d'avril

Cela faisait dix ans que l’épistolier échangeait avec son “aimée de plume”.

Le grand jour de la rencontre était arrivé.

Dans la rue où ils s’étaient donné rendez-vous, les clartés d’avril conférait à la pluie un aspect argenté un peu triste.

Dans l’intérieur de sa veste il portait en permanence la photo de la jeune femme, la seule image qu’elle lui avait envoyé, au tout début de leur correspondance. Sur le portrait en noir et blanc déjà jaunissant, ses vingt-quatre ans irradiaient de promesses. Son joli minois avait éclairé bien des soirées de l’esthète rêveur et solitaire... Ce visage monochrome était devenu la seule lumière de son existence de reclus.

Depuis une décennie les deux idéalistes s’envoyaient des lettres soigneusement calligraphiées à l’encre de Chine, loin des modes et du fracas du monde, parlant d’amour avec emphase et préciosité, élaborant de grandes théories à ce sujet.

L’amour, pendant quarante saisons d’un fidèle et régulier commerce épistolaire, leur avait inspiré de vastes pensées qu’ils comptaient bien éprouver de manière tangible lors de ce premier face-à-face.

Epris de beau langage désuet et du “siècle de la naphtaline”, leur délicatesse les avait placés à des hauteurs bien en marge de la société... Déconnectés du réel, ils planaient dans leur éden névrotique.

Heureux.

Dans leurs missives, rien que des merveilles irréelles tissées de soirs en soirs au fil de phrases poussiéreuses imprégnées de sentiments surannés.

Elle la fleur bleue vêtue de dentelles, lui le sybarite sombre et mystérieux.

Faits l’un pour l’autre, les deux oiseaux égarés dans la littérature périmée allaient bientôt croiser leurs plumes au bout de cette rue, lieu de leur tête-à-tête, ou plutôt bec-à-bec.

L’élégant avançait vers son but, le pas tremblant, le coeur en flamme, les ailes au bord du gouffre.

Et là, le choc.

La “belle” était devenue obèse, grotesque, d’une vulgarité inouïe.

Eblouie durant toutes ces années par les mots lustrés de son admirateur, elle ne s’était pas vue grossir, ternir, prendre la poussière.

Au lieu d’affronter la pluie et le soleil, la rose s’était enterrée dix longues années. Enfermée dans un jardin d’illusions pour devenir une ortie. Son orgueil flatté par le verbe précieux de son amant de papier, les deux lustres passés à lui écrire des sornettes littéraires avaient fait l’effet de trente années sur son corps, cinquante sur ses traits et une éternité sur son âme.

La charmante physionomie de sa jeunesse envolée, figée sur la photographie, gravée dans la mémoire de son destinataire, divinisée par son imagination romantique était pour elle une réalité immuable.

Pétrie de sublimes et fumeuses certitudes, enivrée par ses propres thèses, doctes et imbéciles, sur le grand sujet de l’amour, elle croyait dur comme pierre à ses chimères intellectuelles, méprisant ce qu’elle appelait avec désinvolture les “grossièretés du palpable”.

La grossièreté, c’était elle.

L’énorme, l’immonde, la monstrueuse grossièreté.

Elle ne voyait point la laideur de sa face, la difformité de son corps, la lourdeur de ses airs, aveuglée par l’authentique beauté verveuse de son louangeur...

Certes elle avait présenté jadis une figure désirable, légère, gracieuse, mais ses rêves patiemment alimentés par le feu inoffensif de leurs courriers éthérés avait transformé la gazelle en coche.

Les rides, la graisse, les varices, l’épaississement de la taille, une vilaine claudication due à une phlébite non soignée, et surtout cette horrible disgrâce faciale... Voilà le cauchemar qui attendait le romanesque aristocrate... C’était pourtant la même personne que sur le cliché conservé depuis dix ans dans sa poche.

Affreux héritage de dix ans d’inactivité. Une vie de salon à béer stérilement aux mirages pleins de débris d’un passé magnifié...

Le plus terrible dans cette affaire, le plus pitoyable, le plus ignoble, c’est que décidément très extravaguant, une fois la surprise passée, le galant s’éprit sincèrement de ce tue-l’amour et fila avec l’indigeste femelle le plus vomitif hyménée.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=hcGhg5UOm6c&feature=youtu.be