dimanche 3 juillet 2016

1184 - Le mur de parpaings

Tout est givré et la clarté du matin illumine le béton d’une petite construction sur un terrain privé.

En cet hiver ensoleillé, les parpaings sous le gel semblent refléter le ciel.

Et la glace ressemble à l’azur.

Le froid est vif, l’air léger et à cet instant sous les yeux d’un enfant plein d’éveil -ou de folie- l’érection de ciment devient transparente.

La propriété est assez grande, quoique banale.

Les gens qui vivent ici sont passablement lourds, épais, béotiens. Ainsi que le voisinage. Et même toute la rue. Seule la progéniture de cette société de lourdauds, dehors, rit et chante. Eux les adultes bouffent, boivent, paressent, se chauffent, à l’intérieur. Leurs voitures sont neuves, leurs femmes pré-ménopausées, leurs aspirations vulgaires.

Mais revenons à la maison dont dépend le bétonnage évoqué...

Cette demeure moderne tout confort que les propriétaires trouvent fort belle est bien évidemment fort laide : pragmatique, blanche, bien carrée, bien isolée, bien chauffée, dûment remboursée.

Et ce mur de parpaings dans la blancheur de cette matinée de janvier, le dernier de leurs soucis d’épiciers bedonnants.

C’est ce qu’il y a dans cette maçonnerie sommaire qui les intéressent. Là dorment les outils d’été : tondeuses à gazons, pneus de rechange, tronçonneuses et autres inepties d’adipeux Duponts.

Bref, de la matière rêche, grise, gelée que constitue cet abri comme de la mince couche de givre blanchissant ce monde, un même mystère se dégage et submerge une jeune âme attentive.

J’ai dix ou onze ans, je suis dans un village habité par des veaux, nommé Marloy-Bailleur, et à travers une masse de parpaings érigée par un de ces bovins je perçois subitement toute la subtilité de l’Univers.

Pour moi l’opacité des choses n’est plus un voile, plus une barrière : l’essentiel transperce la pierre, traverse les agglomérats et l’éclat de la neige se révèle en toutes circonstances aux natures éthérées.

Une quarantaine d’années après, je garde de cette expérience un souvenir aussi lumineux qu’au premier jour.

J’ai entendu dire que pendant ce temps les veaux de mon enfance étaient devenus des boeufs, là-bas à Marloy-Bailleur.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=32D1GyI-URA&feature=youtu.be

http://www.dailymotion.com/video/x4jyp0q

2 commentaires:

Ana Theodora a dit…

Magnifique texte.

Ana Theodora a dit…

Un enfant plein d'eveil. Point.