jeudi 13 octobre 2016

1197 - Votre société ne m'intéresse pas

On m'a toujours considéré comme un élément extérieur à la société, une sorte de corps étranger au système, une force libre -ou un poids mort- totalement inutilisable, un rouage isolé n’entrant dans aucune structure.

Ce qui est parfaitement vrai. 

Je suis une peau de banane sociale.

Vos plus chères valeurs glissent sur moi le plus naturellement du monde. D’un seul rire moqueur je fais voltiger tout ce pour quoi vous consacrez votre existence. Je suis né avec un épiderme allergique aux carottes qui font avancer les ânes que vous êtes.

Ce qui est sacré pour vous est clownesque pour moi. Vos gravités de caniches ne valent pas mes allures d’albatros.

Ce qui vous fait pleurer me fait ricaner, ce qui vous afflige m’allège, ce qui vous effraie me fait rêver.

Mes trésors vous sont inaccessibles. Je suis pour vous un point d’interrogation vaste comme le ciel, vous êtes à mes yeux des miettes d’humanité.

Vous donneriez votre vie pour un sou de vanité, un bout de combat, un reste d’honneur bovin, et finalement faire des bustes en marbre de vos têtes de Guignols. Je ne suis pas de votre étable, vous n’êtes pas de ma galaxie.

Pour ne pas vous déplaire et charitablement me mettre à votre portée, aimablement vous caresser -conscient des immensités nous séparant-, je fais souvent semblant d’apprécier votre foin. J’imite vos beuglements et je bois dans votre auge. Et vous me prenez pour votre frère.

Un peu fou, un peu bancal sous prétexte qu’avec ma plume je ne touche pas votre sol.

Et c’est vous qui avez pitié de moi parce que vous me croyez infirme. Vous les ruminants, moi l’ailé.

Et je vous laisse à vos lourdeurs, à vos chaînes et à vos pâtures pour m’échapper dans mes hauteurs et contempler tristement vos clôtures.

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