dimanche 20 mai 2007

684 - Déclaration ambigüe à Mireille Mathieu

Madame,

Je l'avoue : celui qui vous écrit est un cynique, un cruel, un sinistre fanfaron qui affectionne les amabilités au vitriol et les coups de dents en guise de sourires. Féroce et lucide, je possède toutefois une autre grande qualité : la franchise.

Tout ce qui est lié à votre métier de chanteuse populaire m'est étranger, m'ennuie, voire m'inspire un radical mépris.

Vous écrire pour vous dire ce que j'ai à vous dire, c'est nécessairement me compromettre aux yeux de mes pairs. En effet, vous incarnez selon moi une certaine nullité, disons tout ce que j'exècre : les moeurs, le mauvais goût, les artifices ineptes liés au monde du show-business. Surtout à l'âge où vous êtes parvenue car si chanter "Une femme amoureuse" est recevable à trente ans, cela devient indécent et ridicule quand on en a 60. Je ne dis pas que vous n'avez pas de talent de chanteuse, non bien au contraire. Votre voix est unique et captivante. Un don du Ciel. Je dis seulement que ce talent, vous ne l'utilisez pas toujours au mieux, même si je devine bien que vous ne cherchez pas à plaire à l'élite.

Rares sont vos chansons qui m'agréent. Quelques perles dans votre gigantesque oeuvre sirupeuse dédiée au ravissement des masses peu exigeantes que vous aimez tant (et qui vous le rendent bien) ont su toucher mon coeur d'esthète.

Vous écrire, c'est en quelque sorte me dévoyer vous ai-je dit. Qu'importe ! J'accepte le sacrifice de mon amour-propre, la cause étant belle.

Madame, le loup va rentrer ses crocs, ravaler sa rage et exposer le flanc.

Vous voir et entendre chanter quelque chanson d'exception il y a vingt-cinq, trente, trente-cinq ans grâce aux vidéos publiées sur Youtube fut pour moi une expérience inoubliable. Ces documents montrent qu'à cette époque où vous étiez jeune, lorsque vous ouvriez la bouche vous étiez fortement désirable. Votre visage sans aspérité rayonnait de pureté, vos lèvres adorables appelaient l'amour, vos yeux madame étaient chargés de la féminilité la plus ardente. Vous étiez belle, qui s'en était aperçu ? Votre voix sonore et brillante ne chantait pas toujours des niaiseries madame. C'est là qu'elle a su me toucher.

Non, vous n'étiez pas cette créature asexuée, cette statue taillée d'un seul bloc que le miroir populaire a toujours renvoyé de vous. La flamme érotique vous habitait, vous hantait, vous consumait par tous les pores. Elle m'a brûlé. L'enfer charnel était en vous, l'animale sensualité transparaissait sous vos traits faussement pacifiés. Vous étiez troublante, séduisante, désirable... Le mythe commun a fait de vous un monstre sans désir, une sainte chantant la Marseillaise, une pietà dévotieuse éprise de notes aiguës... Mais je sais bien, moi le sybarite hautain, moi l'ami des muses, que vous étiez une femme riche de toutes ses faiblesses : avide d'amour, assoiffée d'ivresse, dominée par des rêves à la mesure de ses désirs inassouvis ! Beauté, érotisme, fièvre : vous possédiez tout pour mieux donner de vous l'image exactement inverse.

Loin de l'image de cette sotte et lisse chanteuse vouée à la cause au rabais d'un public abêtit et indolent, j'ai vu Aphrodite. Sous le masque de pudeur, une femme à la vénusté ténébreuse ! Et virginale. Vos yeux doux trahissaient des songes inavouables. Votre visage était celui d'un ange, votre coeur celui d'un diable. J'ai perçu la braise sous votre peau trop honnête... Incarnation glaciale de la Marianne nationale, ambassadrice de la France au charme républicain neutre, dès que vous chantiez des choses intelligentes vous deveniez une tout autre créature au regard à la fois pur et venimeux. Dangereusement belle. Aux antipodes de cette carte postale mièvre, insipide que vous étiez censée représenter.

Madame, permettez qu'un impie ensorcelé par vos charmes révolus vous déclare sa flamme rétrospective.

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