mardi 15 mai 2007

143 - Un bouffon bien rigide

A mes funérailles je serai le héros, une dernière fois. On me pleurera, on me chantera, on m'encensera avant de m'ensevelir. Bien coiffé, bien mis, bien droit, cravaté, impassible, je serai en représentation devant les vivants. Sage. Muet. Pas contrariant. Presque beau. Un cadavre ordinaire en somme.

Mes amis, s'il m'en reste encore assez pour meubler l'air, me regarderont avec curiosité. Comme si à leurs yeux j'eusse dû être immortel. Trop accoutumés à me voir vivant pour me croire déjà mort. Ils tiendront tous à m'offrir les services funéraires les plus beaux, les plus onéreux. Ils financeront les obsèques pour faire bonne figure devant le mort, la réputation du cadavre rejaillissant automatiquement sur eux. Merci mes amis, je n'en demandais pas tant.

Mes ennemis, eux, n'en reviendront pas non plus. Et, trop émus de me voir ainsi étendu, ces imbéciles deviendront d'un seul coup mes amis. Ils me trouveront finalement plein de qualités.

Mes femmes, mes amantes, toutes ces légitimes, ces pas légitimes, les belles, les moins belles, les inconsolables, les consolées, les dépitées, les ravies, elles seront toutes là. Certaines me maudiront encore. D'autres, avec ostentation, me chériront davantage que de mon vivant. Une ou deux brûleront d'envie de me cracher dessus en ricanant : mes favorites peut-être. Même pas le respect des morts... En voyant mes traits tirés par le voile opaque de la mort, toutes, unanimement, me trouveront une meilleure mine qu'à l'accoutumée. Et ce harem de pleureuses et de ricaneuses me mènera jusqu'au lieu du Grand Bal. Et j'emporterai avec moi les dernières larmes, les derniers crachats récoltés sur cette Terre peuplée de jalouses et de perfides.

Amis, ennemis, femmes, hommes, chiens, tous à mes funérailles m'accompagneront et me rendront un dernier hommage ou me feront un dernier outrage.

Mais moi je serai déjà trop loin pour les entendre. Je serai enfin arrivé à destination. Dans un port de lumière.

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