mercredi 16 mai 2007

312 - Cruautés d'esthète

L'amante était parfaite. Sa beauté irréprochable. Son teint d'une clarté opaline. Son sourire étudié avait l'éclat cynique de la mort, l'artifice horripilant des citadines distinguées, la courbe hautaine des gens de grande classe. Elle était jalouse, railleuse, fielleuse, égoïste, intrigante. Bref, une vraie beauté femelle selon mes normes. Cette femme me ressemblait, je voyais en elle le parfait reflet de mon insolence.

Elle avait de la hanche, de l'esprit, de la dentelle et de la fortune. Dès le début de notre relation je lui fis savoir très méchamment qu'ordinairement je ne souffrais pas le moindre écart aux codes amoureux inutiles, désuets, pesants et cruels que j'avais instaurés dans mes commerces avec la gent du sexe. Et que si elle commettait la plus petite faute de goût, il lui en cuirait. En effet, j'appelais "faute de goût" tout ce qui s'éloignait de ma loi, laquelle était volontairement arbitraire, absurde, tyrannique.

Un matin donc, depuis trois jours que durait cet illicite hyménée, l'occasion se présenta de me débarrasser de l'importune : son hymen était déchiré, ses courbes parcourues, ses secrets percés, cette femme si vite corrompue ne m'intéressait déjà plus.

Après m'être laissé servir avec dédain des toasts accompagnés de thé anglais spécialement importé d'Angleterre, je demandai à l'amante ce qu'elle pensait du choix de mes petites cuillères en argent. Elle ne sut répondre avec la pertinence qui seyait à ma couronne de fatuité : elle me dit que les petites cuillères en argent étaient à ses yeux un détail auquel elle n'avait jamais prêté attention.

J'attendais ce faux pas. Ma réaction fut impitoyable.

- Infâme que vous êtes ! Amante indigne, femme sans cervelle ! Ainsi vous trouvez que les soucis d'esthète qui m'habitent sont des détails... Hors de ma vue, ingrate ! Allez plutôt chanter vos propos de moineau à la domesticité ! Disparaissez sur-le-champ, philistine !

Je demandai à la soubrette de veiller à ce que l'amante fût promptement mise à la porte, copieusement invectivée, et si possible publiquement humiliée à la sortie du château. Je laissai le soin à la fidèle servante de s'occuper de ces besognes de second ordre qui ne convenaient pas à un garçon de mon espèce. Mais qui pouvaient être assez piquants, pensai-je, pour une simple femme de son rang.

La bonniche revint peu de temps après dans mon alcôve fraîchement désertée pour terminer le service matinal. Et je m'étonnai alors une fois de plus d'être si constant dans l'erreur, si faible dans mes habitudes d'esthète. Je me demandais comment en tant qu'authentique dandy je pouvais préférer la cuisse et le giron de ma loyale et soumise domestique aux blancheurs linéales des filles de bonne famille.

Mystères insondables de l'âme châtelaine...

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