mardi 15 mai 2007

123 - La détresse

La petite fille aux boucles blondes marche droit devant elle, traversant prés et champs d'un pas égal. Sur sa joue un filet d'argent suinte, et luit furtivement au soleil. Elle pleure du bout de ses dix ans, boudeuse. Et à travers ses yeux bridés son regard perdu interroge le ciel, et peut-être même le monde entier. Son coeur est triste. Plus même : douloureux. Pire encore : blessé.

Elle le sent confusément. Elle en prend conscience progressivement, inéluctablement, comme une soudaine révélation tombée le jour même, à la minute même. Et son coeur s'alourdit au fil de ses pas. Ses pensées sont égarées, comme elles l'ont toujours été.

Elle vient, une nouvelle fois, de se faire exclure de la troupe d'enfants de son âge qui jouaient non loin de sa maison. Alors elle s'est contentée d'observer les jeux de ses camarades de loin avant de leur tourner le dos et de s'en aller au hasard dans la campagne environnante, sans vraiment en connaître l'exacte raison, dans la confusion de ses idées et de son coeur perturbés.

Elle a parcouru plusieurs kilomètres, et est déjà loin de chez elle. Elle arrive au bord d'un point d'eau, qu'elle ne connaît pas. Profond. Elle peut voir, en se penchant un peu, le ciel qui se reflète, si vaste, si beau. Et puis, en se penchant encore un peu plus elle voit son visage, si jeune, si frais. Ses larmes redoublent, et tombent une à une dans l'onde à peine troublée.

Pendant ce temps on s'inquiète de son absence, et les gendarmes sont alertés pour tenter de la retrouver. On craint pour sa vie, sait-on jamais avec toutes ces histoires de mauvaises rencontres... C'est une petite fille qui n'a que dix ans.

Combien de temps est-elle restée ainsi au bord de l'eau à scruter le ciel, à plonger le regard dans le mystère de son visage reflété ?

On a retrouvé son petit corps le lendemain, enseveli sous les flots paisibles de l'étang, telle Ophélie étendue dans son mouvant linceul de cristal. Une noyade stupide ont conclu les gendarmes. Une imprudence d'enfant fugueur... C'est ce qu'ont rapporté tous les journaux du pays. Mais qui peut dire ce qui peut se passer dans la tête d'une enfant de dix ans ?

Comment peut-on affirmer qu'à cet âge on n'a pas la sensibilité d'un adulte, au point de... Le désespoir a-t-il donc un âge légitime aux yeux des grandes personnes ?

Nul n'a osé avancer une telle hypothèse. En effet, on ne prête pas une telle subtilité d'émotion à un coeur si jeune, si innocent. Il n'y eut aucun témoin du drame, si ce n'est le vent et le chant des oiseaux. Dans l'onde la petite fille aux boucles blondes a vu son image. Elle a vraiment compris, enfin, seule face à elle-même, qui elle était, pourquoi elle était si différente des autres petites filles de son âge. Elle s'est vu pleurer, et elle a su pourquoi elle pleurait. Elle n'a pas supporté. Tout cela n'était pourtant pas grand-chose lui assuraient souvent ses parents. En fait tout ne tenait qu'en un mot, un seul.

La petite fille était trisomique.

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